Mais il y en a d’autres.
Ceux qui me regardent longuement, parfois avec une insistance presque déconcertante. Ceux qui se retournent après mon passage pour continuer à m’observer. Ceux qui donnent un petit coup de coude à leur voisin ou à leur conjoint en pensant, probablement, que je ne les vois pas. Et puis il y a les commentaires, plus ou moins discrets, parfois amusés, parfois moqueurs, qui accompagnent mon passage.
On entend de tout, « Il est sérieux ? », « C’est un vrai kilt ? », « Il fait partie d’un groupe ? », et bien évidemment, la fameuse question qui revient tôt ou tard : « Mais il porte quoi dessous ? »
Finalement, le plus étonnant n’est peut-être pas la question elle-même, mais le fait qu’un simple vêtement puisse susciter autant de curiosité, de commentaires et parfois même de réactions.
Pourquoi un homme en kilt interpelle-t-il autant ?
Parce qu’il sort de l’ordinaire.
Et ce qui sort de l’ordinaire dérange parfois, intrigue souvent, mais ne laisse presque jamais indifférent.
L’Alsace est une terre profondément attachée à ses traditions. C’est une richesse incontestable. Nous aimons notre patrimoine, nos villages, nos maisons à colombages, notre dialecte, nos costumes traditionnels, notre gastronomie et toutes ces petites habitudes qui participent à notre identité.
Mais cette fidélité aux traditions peut parfois avoir son revers : nous avons tendance à considérer comme « normal » ce que nous connaissons et comme étrange ce qui s’en éloigne.
L’Alsacien de base est, dit-on avec un peu d’humour, un être solidement ancré dans ses habitudes. Il aime savoir où il va, ce qu’il mange, ce qu’il porte et, surtout, comment les choses se sont toujours faites. Alors, lorsqu’un élément inattendu vient perturber ce paysage bien ordonné, il observe, s’interroge et parfois juge.
Un homme en kilt dans une rue alsacienne, voilà donc un petit événement.
Pourtant, le kilt n’est finalement qu’un vêtement.
Un vêtement différent, certes, mais un vêtement tout de même.
Il ne menace personne, ne change rien aux habitudes des autres et n’empêche absolument personne de vivre comme il l’entend.
Alors pourquoi faudrait-il systématiquement chercher une explication lorsqu’une personne choisit de s’habiller autrement ?
Pourquoi faudrait-il appartenir à un clan écossais, participer à une cérémonie particulière ou avoir une raison extraordinaire pour porter un kilt ?
Peut-être qu’il suffit simplement d’en avoir envie.
Et peut-être que c’est justement cela qui interpelle le plus : voir quelqu’un assumer un choix vestimentaire sans chercher à entrer dans les cases habituelles.
Personnellement, porter un kilt en Alsace m’amuse. J’aime les réactions qu’il provoque, même lorsqu’elles sont parfois surprenantes.
J’aime les sourires, les discussions, les questions et même les regards insistants. Ils font partie du jeu.
Et puis, il faut reconnaître que le kilt possède un avantage considérable : il permet de briser la glace.
Il suffit parfois de quelques mètres parcourus dans une rue pour qu’un inconnu engage la conversation. Un vêtement qui, au départ, pourrait sembler être une simple excentricité devient alors un moyen de rencontrer les autres, d’échanger et de faire tomber quelques barrières.
Finalement, derrière la question « Mais que porte-t-il sous son kilt ? », il y en a peut-être une autre, beaucoup plus intéressante :
« Pourquoi cela nous étonne-t-il autant de voir quelqu’un faire autrement que nous ? »
C’est peut-être là que se cache le véritable sujet.
Car derrière un kilt, il n’y a pas forcément un mystère à découvrir. Il y a simplement un homme qui a choisi de porter un vêtement qui lui plaît.
Et derrière les regards des passants, il y a surtout notre propre rapport à la différence, à la nouveauté et à ce qui sort de nos habitudes.
Alors, la prochaine fois que vous croiserez un homme en kilt dans les rues de Strasbourg ou sur une petite route alsacienne, vous pourrez toujours vous demander ce qu’il porte dessous…
Mais vous pourriez aussi vous demander ce qui se cache derrière votre propre regard.